Corbin, c’est un des «lieux-dits» de Saint Emilion, à la limite de Pomerol. Un ancien grand domaine morcelé entre six propriétés dont cinq sont des grands crus classés. Il y a d’abord le cœur du domaine, Château Corbin, avec ses 13 hectares d’un seul tenant. Sables anciens sur argiles ferriques et argiles, ce qu’on fait de mieux dans le Libournais; mais aussi Corbin Michotte, Haut Corbin, Grand Corbin d’Espagne, Grand Corbin... Fait intéressant à rapporter, les 6 propriétaires s'entendent bien, c'est "l’esprit Corbin" ; et ils font vivre leur patrimoine commun.
Château Corbin
Mais revenons à Corbin tout court. Aux manettes, aujourd’hui, on trouve Anabelle Cruse-Bardinet. Rejeton d’une longue lignée de vignerons médocains du côté de son père, et libournais du côté de sa mère, elle a le vin dans le sang : à quinze ans, elle sait déjà qu’elle en fera son métier; quelques années plus tard, elle décroche son diplôme d’oenologie; elle exerce d'abord chez Branaire-Ducru, puis chez son père, à Laujac.
Anabelle a la passion du vin ; elle a aussi la passion des gens ; avant d’entamer son cursus oenologique, n’a-t-elle pas travaillé pendant 6 mois auprès de Mère Teresa, en Inde ? Pas si courant, parmi les grandes familles de Bordeaux...
Une battante
Quand le Château Corbin, héritage maternel divisé entre de nombreux cousins, menace de quitter la famille, cette battante ne peut se résoudre à baisser pavillon.
Au prix de la vente de Certan-Giraud, elle rachète avec sa sœur les parts des autres, et s’investit corps et âme dans le sauvetage de la propriété, longtemps délaissée. Je l’imagine bien en train de se battre avec les corps de métier pour redonner vie à Corbin, de lutter en cave avec les degrés (en 2003, par exemple), avec le négoce pour trouver les meilleurs débouchés, avec sa famille et ses collègues pour faire reconnaître sa compétence de femme «winemaker».
Vous l’avez compris, on ne peut qu’être séduit par la belle Anabelle – en tout bien tout honneur. Séduit par son engagement, par sa pugnacité, par sa rectitude morale, par la grâce toute simple qui irradie dans ses gestes. Et, last but not least, par ses vins soyeux.
En voici deux.
Corbin 2006
Né à l’ombre du géant 2005, 2006 ne manque pourtant pas d’attrait. Chez Corbin, cela s’appelle l’élégance. D’emblée, un fruit croquant de griotte et de groseille vient me taquiner le nez ; il se prolonge en attaque de bouches, où il se mêle à des tannins très ronds – le boisé a cette discrétion de bon aloi qui fait les vins vraiment bien élevés, car il en préserve la race; ce vin est droit, aimable ; ses plus belles vertus : précision et buvabilité.
Corbin 2003
Une surprenante fraîcheur pour un millésime aussi chaud. Aucune sécheresse ni amertume en finale. Certes, le nez est sur un fruit très mûr, limite prune à l’alcool, la matière est robuste et les degrés sont là – l’attaque fait penser à un Gigondas ; mais la bouche est bien celle d’un Bordeaux, suave. Belle finale épicée, la classe.
Les prix restent sages - Cheval Blanc a beau être tout proche, la Dame de Corbin n’a pas pris la grosse tête.
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