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Paz Espejo : "2010 est un très grand milésime, avec de l'acidité, de la fraîcheur et de la tenue"

15.04.2011 Anne Serres | Région viticole : France

A la sortie des dégustations du millésime 2010 en primeur à Bordeaux, l'oenologue madrilène Paz Espejo dresse un bilan et ouvre quelques perspectives sur la campagne à venir. Aux commandes du Château Lanessan (Cru Bourgeois Supérieur, Haut-Médoc) depuis 2009, après avoir travaillé pour des maisons de négoce majeures comme Calvet et Cordier-Mestrézat, Paz Espejo est bordelaise depuis presque quinze ans.


Comment s'est passée la présentation du millésime 2010 en primeur ?


Les échos que j'en ai eus et mon sentiment est que cela s'est très très bien passé. Il y avait beaucoup de monde, c'est ce que j'ai constaté dans les propriétés et sur les routes ; notre propre présentation le 24 mars a rencontré un joli succès.

Ce millésime 2010 semble avoir attiré les professionnels et pour cause : on a beaucoup parlé de sa qualité et cela a créé de l'intérêt. Les négociants sont des gens discrets : au-delà de leur réaction à chaud, nous attendons surtout de voir comment cela se concrétise quand la campagne commerciale sera lancée. Les années avec Vinexpo, comme c'est le cas cette année, la campagne commerciale des primeurs est souvent moins précoce et plus longue que les années sans, mais nous verrons pour ce millésime.

On a dit que 2010 avait été particulièrement difficile à déguster en primeur que 2009, est-ce le gage d'une plus grande longévité du millésime ?

Ce n'est pas tant 2010 qui était difficile que 2009 qui était incroyablement séduisant. On oublie vite que techniquement, le moment où l’on déguste les primeurs n’est pas un moment très favorable à l’expression des vins, tout en étant une opération très intelligente et intéressante pour les trois parties : production, négoce et consommateur. Mais à la dégustation, on sait que les vins sont généralement un peu durs. 2009 a été une exception extraordinaire avec ses tannins très veloutés et son gras. 2010 est bien sûr apparu plus classique avec une structure acide beaucoup plus présente qui apporte beaucoup de fraîcheur. Oui, il y a de l'extraction tannique et du bois neuf : ces vins ont été entonnés entre décembre et janvier, il n'y a donc pas lieu de s'inquiéter. C'est un très grand millésime, solide, qui va très bien évoluer, avec de l'acidité, de la fraîcheur, de la finesse et de la tenue.

Travaillez-vous avec la place de Bordeaux ou en direct ?

Lanessan travaille essentiellement avec la place et le négoce de Bordeaux. Dans le Bordelais et plus particulièrement dans le Médoc, où les propriétés sont grandes et la production importante, les domaines doivent pouvoir faire appel à des professionnels de la vente, avec des réseaux riches de contacts à travers la France et le monde pour que les vins soient visibles et disponibles partout. Avec de gros volumes à écouler chaque année, on a la capacité en Médoc, pour bâtir une marque, à condition de disposer de ce relais indispensable pour développer la notoriété de nos vins. Cette symbiose entre des propriétés importantes et des marchands de vins d'envergure a fait le succès international des grands vins de Bordeaux, en particulier en Médoc.

Sans donner de chiffres, vous attendez-vous à une nouvelle flambée des prix sur le millésime 2010 ?

L'être humain se projette peu dans le futur, mais profite du moment présent. A priori, une augmentation quel que soit le produit dont on parle, peut sembler logique du moment où la qualité et la demande sont là. Ce que l’on peut dire en tout cas c’est que la qualité du millésime 2010 mérite d’être reconnue. Il faut par ailleurs, savoir adapter le prix à la qualité de son vin et de la conjoncture, dans l’intérêt de notre cru et du consommateur. Ce qui est logique et édifiant, c'est quand la qualité est payée à son juste prix. Les exagérations, dans un sens comme dans l'autre sont stupides et faussent la perception du consommateur. Evidemment, il existe toujours cette dimension très importante de la demande, que nous ne maîtrisons malheureusement pas.

Après, à Bordeaux, il existe des mondes qui cohabitent et pour lesquels les logiques commerciales ne sont pas tout à fait les mêmes. C’est le cas des grands crus classés et en particulier des premiers, qui se trouvent dans la sphère très particulière des produits de luxe, perçus comme étant uniques et exceptionnels, qui se positionnent par conséquent dans une logique un peu différente.

Avec la demande chinoise, l'attention aux marques, l'importance du millésime pourrait reculer, est-ce selon vous le symptôme d'une déconnexion du prix et de la qualité ?

Je pense que de nouveaux marchés apparaissent en effet. S’ils sont moins sensibles au millésime et plus attachés au cru, à "la marque", chose que j’espère, ce ne sera que positif pour tous. Notre but est celui de produire un vin avec sa typicité propre et de la meilleure qualité possible pour un millésime donné, dans le but justement de ne pas décevoir notre consommateur qui s’est attaché à lui. Il est évident qu’il n’est intéressant pour personne que les marchés ne tiennent qu’aux très bons millésimes et qu’ils ne suivent pas lorsque ceux-ci sont moins cotés.

Si nous arrivons à fidéliser nos clients, s’ils s’attachent à notre vin, s’ils achètent régulièrement du Lanessan, c’est parce qu’ils aiment le produit mais aussi parce qu’ils ont confiance en notre travail et en notre engagement à long terme. Cela montre une bonne réponse du consommateur à notre communication et à nos exigences de production. Le client sait qu’à Lanessan nous ferons le nécessaire pour ne pas le décevoir. De toute façon et d’une manière générale, quand on a acquis un haut niveau de considération de la part du client, qu’il soit négociant ou consommateur final, notre devoir est celui de maintenir notre cru à ce niveau. Pour les crus classés par exemple, c’est bien l’une des conséquences du classement de 1855 : tous les crus font en sorte de tenir leur rang pour le bien de leur image et la satisfaction du consommateur.

Anne Serres Vitisphere
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